En 2005, j'ai eu l'honneur d'officier comme vice-président – avec l'ancien conseiller d'Etat Philippe Biéler comme président – à la conduite des travaux du jury du concours chargé de déterminer la meilleure proposition pour un futur Musée des beaux-arts de Lausanne sur le site de Bellerive. Aujourd'hui, les citoyens vaudois sont appelés à se prononcer sur un crédit d'étude permettant le développement du projet retenu. En vérité, selon la réponse des urnes, c'est la réalisation elle-même qui sera ou poursuivie ou enterrée. Le débat se faisant de plus en plus vif, je tiens à contribuer à la réflexion en tant qu'architecte et vieux connaisseur du site – dont j'ai pu observer l'évolution à l'époque de mes études, depuis les fenêtres des ateliers de l'Ecole polytechnique de l'Université de Lausanne (EPUL) – en expliquant un projet que j'ai étudié de manière approfondie et que j'ai choisi, avec le collège d’experts internationaux, parfaitement conscient de l’enjeu.
L'un des caractères forts de la ville de Lausanne tient à son implantation au bord de rives d'un intérêt exceptionnel d’Ouchy à Saint-Sulpice. Luxueuses à la hauteur du parc du Denantou et des grands hôtels; urbaines le long du quai des Savoyards avec son féerique spectacle de batellerie; industrielles sur le quai des Chalands où l'activité de la gravière incommode d'aucuns mais fait partie intégrante de la vie lacustre. Après le vilain comblement exécuté sans aucune sensibilité et dans la hâte de l’Expo de 1964, suivent Bellerive, plage dont le nom résume tout, Vidy et ses équipements culturels et sportifs et enfin le parc Bourget, nature opulente. Auprès du lac, culture, histoire, urbanité, nature, loisirs et sport cohabitent pour le plaisir de tous.
Or voici que se présente la chance d'enrichir cet ensemble si prestigieux d'un joyau nouveau et de transformer la seule séquence indigne de ce parcours remarquable grâce à un équipement culturel d'importance majeure. Un musée construit pour ce site, le mettant en valeur, offrant à la ville et au lac des perspectives nouvelles. Un musée qui s'élance comme une proue de bateau et réalise la médiation entre la terre et l’eau. Galet en forme de tétraèdre extrêmement compact, il est taillé habilement de onze facettes afin que le regard glisse sur elles et rejoigne le large sans obstacle. Légèrement réfléchissantes, ses façades épouseront les reflets de l'eau. Un parc public l'entourera; la promenade le long de la rive, aujourd'hui interrompue, sera rétablie sans plus de hiatus de Vidy à Ouchy.
Ouvert tantôt vers la ville, tantôt vers le lac et les montagnes de Savoie le parcours intérieur installe vigoureusement les œuvres d'art dans le paysage. Des itinéraires croisés – d'où le nom Ying Yang du projet – permettent la visite en parallèle de la collection permanente et des expositions temporaires, ainsi que le passage de l'une à l'autre. Equipements modernes, librairie et boutique, restaurant surplombant l'eau, font de ce musée le lieu de conservation, d'exposition et d'information sur les arts visuels dont le canton de Vaud a, de toute évidence, besoin. Nul doute qu'il devienne aussi une destination de loisirs et de tourisme très prisée.
Evitant l'architecture spectaculaire conçue pour satisfaire un goût du sensationnel qui malheureusement fait rage, voici un ouvrage qui apporte une réponse juste et pertinente au lieu et au problème posé. Que le concours international ait pu produire, parmi quelque 250 propositions, un projet capable de remplir parfaitement des besoins muséographiques spécifiques et de s'articuler, de manière précise et respectueuse, à un site délicat, représente une circonstance particulièrement heureuse.
Aussi, que cessent les pleurs d'une cité perdant son musée. Oui, un musée est affaire de cité, sauf qu’à Lausanne, le lac et ses rives font partie intégrante de celle-ci, autant que le centre traditionnel. Auquel le musée sera relié par le métro, par plusieurs lignes de bus (ou par voiture et) que l'on atteindra en moins de 30' depuis la moitié du canton.
Vaudois, vous tenez l'occasion unique d’enrichir votre capitale, ses rives et le canton par un geste culturel fort au sens le plus large du terme. Saisissez la chance de réaliser une œuvre qui, grâce à sa situation, son architecture, ses collections et ses expositions rayonnera par-delà les frontières.
Kurt Aellen
architecte, Berne;
vice-président du jury du concours
pour le Musée cantonal des beaux-arts à Bellerive