D o c u m e n t s


Bernard Attinger

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A Bellerive, ce Musée doit affirmer sa présence, fortement


Architecte cantonal du Valais, pendant mes 28 années passées à ce poste, j’ai observé mes voisins Vaudois. De mon canton, plus petit en population et surtout en budget, par ailleurs en déficit, je regardais avec une certaine envie les moyens qu’avait mon collègue vaudois et la dimension de ses réalisations. Une chose cependant ne me faisait pas envie et me laissait perplexe : c’était cette complexité additionnée de lourdeur et de lenteur de ces ex-Bernois. Dans ce canton, tout est beaucoup plus lourd, plus lent que dans le mien. Nous, les Valaisans, sommes beaucoup plus rapides et quelques fois un peu trop nerveux.

Lausanne, pour le Valaisan que je suis, c’est la première vraie ville. Quand je veux retrouver une ambiance urbaine, j’y fais une descente. Presque chaque fois, sur la Palud, je rencontre des récolteurs de signatures et des pétitionneurs, au milieu des fleurs et des légumes du marché…

Lorsque que j’ai appris que mon collègue Eric Perrette lançait un concours pour la construction d’un nouveau musée du côté de Bellerive, je lui ai dit : « fais gaffe à la Palud ! » Ça n’a pas manqué. Après les reports budgétaires, voici venu le temps du référendum, pas encore contre la construction mais déjà contre le deuxième crédit d’étude…La vaudoise-mania a encore frappé !

Voilà donc déjà 17 ans que le processus a été entamé, ça dure et on n’est prêt ni de poser la première pierre, ni de visiter ce musée. Décidément, c'est une habitude vaudoise, cette lenteur. Autre exemple: celui du futur Grand Conseil. Le premier concours a été organisé en 1994, on en est au troisième! Entre temps, on a dépensé déjà plus de trois millions pour faire du provisoire et il coulera encore pas mal d’eau sous les arches du Flon avant la première session dans la nouvelle salle. Bon, la grande différence entre ces deux objets, Grand Conseil et Musée, c’est que, dans le cas du Parlement cantonal, on a profité de cette lenteur pour réduire le nombre de députés; alors que, dans le cas du Musée, c’est le contraire, plus on attend plus le nombre d’œuvres augmente…

Pour rappel, une vaste étude comparative a sélectionné ce site de Bellerive parmi 17 autres possibilités. Ceux qui ont fait ce choix n’étaient ni tous des ignares, ni des insensibles aux problèmes du paysage. Une fois ce choix fait et entériné par les autorités compétentes, le concours d’architecture a été lancé en 2004. Il a eu un très grand succès, 249 projets sont rentrés en provenance de 12 pays. Cela a représenté une immense somme de travail, offerte par les architectes participants, estimable à 12 millions de francs. Pour trouver une telle participation, il faut remonter au concours qui a été à la base de la réalisation du Centre Pompidou, à Paris. J’avais eu l’occasion de visiter les 250 projets et je reste persuadé que, parmi toutes les tartines plus ou moins beurrées, seuls les architectes Renzo Piano et Richard Rogers avaient compris qu’un musée doit, en premier lieu, être un contenant souple et apte à mettre en valeur des œuvres.

Contrairement à ce que pense Franck Gehry (voir Bilbao) et quelques autres architectes, je reste persuadé qu’un musée n’est pas là pour s’exposer mais pour exposer. Il ne doit pas être perçu comme le geste architectural valorisant pour son auteur mais comme un bâtiment au service des œuvres qu’il abrite. Le projet de Bellerive, retenu après un deuxième tour comprenant neuf architectes, correspond bien à ce concept. De plus c’est le projet qui a le plus faible impact au sol, celui qui économise le terrain et qui n’occupe pratiquement que la partie actuellement dévolue, en été, au cinéma en plein air. Avec Eric Perrette, dans le jury, on peut aussi être certain que ce projet est le plus efficace pour les œuvres et le plus performant tant au niveau énergétique que du point de vue du développement durable.
Il y a aussi un problème de méthode et de crédibilité. En principe, on gravit un escalier en montant une marche après l’autre. On choisit le site, puis l’avant-projet, puis le projet. Cette attitude qui consiste à tout remettre à plat chaque fois que l’on doit gravir la marche suivante est totalement inconséquente. Rien ne peut se construire de cette manière. Sans compter que, pendant tout ce temps, les œuvres s’empoussièrent dans les dépôts, tandis que la capitale vaudoise et le canton restent à la traîne, perdant leur image de ville et de canton culturels.

On discutera en long et en large de ce projet, de ses dimensions, de sa hauteur, des matériaux de ses façades. Je le ressens comme un bloc erratique posé, là, au bord du lac. Cela fait plus d’un siècle que le grand Jean-Jacques Mercier a défini le plan d’urbanisme des rives d’Ouchy : avec à l’Est de la Ficelle, le luxe et les grands hôtels, avec à l’Ouest, l’industrie et les dépôts. Les temps ont changé, la ville s’est étendue le long de cette rive et il ne reste, à l’Ouest, que le chantier naval et les dépôts de la Sagrave…C’est un paradoxe que les pyramides de gravier ne choquent personne, qu’elles ne réveillent ni l’ire de Franz Weber ni ne déclenchent de référendum tandis que, juste à côté, l’utilisation de ce même gravier, pour en faire une construction culturelle, pose problème .

Allez en face sur la rive française du bleu Léman et regardez Lausanne ! Ne trouvez-vous pas que c’est un peu plat ? De Lausanne, on admire un beau paysage de montagnes, d’Evian, on ne voit qu’une rive un peu morne, en légère pente entre les coteaux du Lavaux et les platitudes de Morges, avec juste une grosse carie du côté de Villeneuve. Lausanne, au milieu, se présente avec une ombre de cathédrale et un gros bloc gris, le CHUV. Ne croyez-vous pas qu’il serait temps d’y montrer un peu de culture, d’affirmer ce musée, le seul objet important qui sera situé sur ce rivage ?

Ce musée, ce bloc erratique posé bien en vue sur son léger promontoire, il ne cache rien de bien intéressant et ne bouche la vue à personne. Il doit affirmer sa présence, fortement. Nul ne devrait pouvoir l’ignorer. Il doit s’exprimer clairement comme une œuvre publique, culturelle, importante, alors qu’importe qu’il ait cinq mètres de plus ou de moins. À mon avis il pourrait encore être plus haut, pour être encore mieux vu. Il n’est pas le fruit des opérations spéculatives d’un quelconque promoteur, il est l’œuvre de la collectivité, de tous, un hommage aux créateurs du présent et du passé, à ces gloires nationales, qui croupissent dans des dépôts.

Un musée de 24 mètres de haut par rapport à 150 kilomètres de rives, c’est de l’infiniment petit ! Savez-vous que le milieu du lac, si l’on tient compte de la courbure de la terre, se situe à 70 mètres au-dessus d’une ligne droite reliant Genève à Villeneuve ? Alors 24 mètres…

Tout ce qui plait à tout le monde, tout ce qui ne suscite pas de critiques est médiocre et ne résiste pas au temps. S’il reste quelques détails à régler, des matériaux à choisir, ayons confiance.
Vaudois, un nouveau jour se lève ! Il ne suffit pas de le chanter, il faut aussi laisser ce jour se lever. Demandez-le au Major Davel, un matin, il a payé son courage sur ces rives !

En amical voisinage,

Bernard Attinger