Comment se fait-il qu'une cause paisible, celle d'un nouveau Musée cantonal des beaux-arts pour les Vaudois, soulève autant d'émotions, d'aigreurs et de fureurs? Un comité issu d'une alliance des plus disparates s'est formé en ce joli mois de mai, qui récolte des signatures en vue d'un référendum. Sous couvert de faire obstacle au crédit d'étude préalable à l'ouverture du chantier, ces personnes tentent de faire tanguer puis de couler le projet.
Les uns au nom de la préservation d'un site naturel au bord du lac, terrain de remblai à l'abandon depuis l'Expo de 1964, les autres afin de conserver une vue sur le lac. Certains dénoncent l'assujettissement du futur musée au grand capital puisqu'une partie de son financement sera assuré par des privés. Alors que d'aucuns, au contraire, veulent que l'Etat s'évite cette dépense. Fût-ce en jetant par-dessus bord tous les frais engagés depuis le lancement des préparatifs sensés conduire à la réalisation du musée.
S'y ajoutent encore ceux qui veulent un nouveau musée, oui, mais au centre ville. Car tout équipement culturel majeur doit être placé au coeur de la cité. Or, celui-ci se trouvera à la pénible distance de dix minutes en trolleybus ou en voiture… Avant de construire, améliorons l'existant proposent-ils. Et de remodeler le palais de Rumine que tous les conservateurs de musée ont rêvé de fuir depuis un siècle. Et de bouter la Bibliothèque cantonale hors les murs et de redessiner la place de la Riponne et d'y construire d'imposants volumes de constructions. Irréalisme? Non, incitation à la réflexion, histoire d'éviter de nouvelles erreurs.
Voici le grand mot lâché: erreur. Les opposants au nouveau Musée cantonal des beaux-arts sont des redresseurs de torts. Dos tourné au présent et au futur, ils rectifient les erreurs commises en leur jeunesse. Notamment la plus insolemment flagrante: la transformation de la Riponne en un dur désert pavé. Un désastre urbanistique maintenu au fil des décennies, présenté et vécu comme une fatalité sans mobilisation aucune, ni politique, ni citoyenne, pour exiger d'y remédier.
Aujourd'hui, le musée cantonal paye pour cette longue passivité.
Et les Lausannois de demain pour l'impuissance politique de ceux d'hier et d'aujourd'hui. Lesquels ne s'intéressent ni aux institutions ni à leur fonctionnement, sauf par saute d'humeur et par intermittence. Raison pour laquelle, s'en prenant au manque de vision urbanistique lausannois, ils se trompent d'interlocuteurs puisque le musée relève du canton de Vaud. Dénonçant le projet comme une imposition, ils passent sur leur propre absentéisme politique à toutes les étapes du débat sur le Musée, son site et les moyens disponibles. Pourtant, depuis la décision démocratique, puisque votée par le Grand Conseil, de lui trouver un logement hors Rumine, le parcours aura duré… quelque dix-sept ans.
Malchance pour eux: la conjoncture est bonne, les caisses pleines, les mécènes et les donateurs bien disposés quoique impatients. On les comprend; l'un d'entre eux vient de décéder sans avoir pu réaliser son rêve: offrir sa collection à un Musée cantonal des beaux-arts digne de ce nom. L'élan existe, le projet sourit aux milieux les plus dynamiques du canton et l'intérêt pour l'art grandit.
On devine alors ce qui meut les opposants au musée. En dépit de convictions radicalement antinomiques, les référendaires sont unis dans leur haine du consensuel et dans la résistance au changement. Que des difficultés se résolvent, que des accords soient trouvés lentement mais sûrement, les horripilent. Que de jeunes architectes de talent élèvent un bâtiment efficace, élégant et néanmoins sans esbroufe, qu'un musée tout frais et enrichi d'oeuvres modernes et contemporaines s'ouvre au plaisir des visiteurs, qu'un beau parc soit aménagé en lieu et place du terrain vague, leur importe peu. Leur nihilisme exige d'avoir raison de l'intérêt de tous.