D o c u m e n t s


Lorette Coen

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Nouveau Musée cantonal des Beaux-Arts vaudois ou comment s’embarquer pour l’avenir


Le projet de nouveau Musée cantonal des beaux-arts de Lausanne possède ceci de passionnant qu'il appelle à formuler des visions pour l’avenir: visions culturelles s'agissant des Vaudois; visions urbanistiques s'agissant des Lausannois. Bâtiment à haute valeur symbolique, il démontrera de quel pas et avec quelle résolution la région veut s'engager en direction de l'avenir. Le canton de Vaud tient là l'occasion de restaurer de manière intéressante et inventive un lien historique distendu: le partenariat fructueux entre public et privé qui a marqué l’histoire des musées et, de manière générale, l’histoire suisse tout court.

Si le débat autour d’un nouveau musée pour les Vaudois agite et passionne, si la polémique est nourrie et depuis longtemps, si ce projet paraît si difficile à mener, c’est que la question touche à d’autres profondeurs que celle du porte-monnaie. Elle s’articule autour de la représentation que chacun se fait de la société dans laquelle il vit et de celle qui lui paraît désirable, de la manière dont chacun voit la place que devraient y occuper les lettres et les arts, ainsi que de la façon dont se transmettent les connaissances et le patrimoine. On aborde ici le territoire politique au sens noble du mot: de quel genre de vie ensemble les citoyens ont-ils besoin?

En vérité, le projet de nouveau Musée des beaux-arts, loin de concerner le strict présent, soulève les interrogations suivantes: quel dessein la société forme-t-elle pour son futur? Comment se rêve-t-elle? Quelles aspirations pour les générations à venir? Quels moyens se donne-t-elle pour donner corps à ces aspirations? Enfin, en tant qu’entité, quel sens – au sens de direction et contenu – s’assigne-t-elle? En vérité, le nouveau Musée des beaux-arts pose la question de l'avenir. Pour y répondre, il convient d'analyser méthodiquement
– l’instrument muséal actuel,
– les fonctions que le nouveau musée pourrait remplir et pour quelles images,
– les chances qu’il représente pour l’avenir,
– le site qu’il occupera peut-être.

Compromis historiques

Bref rappel: l’actuel Musée cantonal des beaux-arts s’installe dans le tout neuf Palais de Rumine, construit pour accueillir d’abord la nouvelle Université de Lausanne, il y a un peu plus d’un siècle: 1906. Son directeur d’alors le déclare immédiatement «trop petit». L’insatisfaction, celle de ses occupants et celle de ses visiteurs, restera définitivement son lot. Polyvalent depuis l’origine, le bâtiment ne manque pas de qualités. Souvent décrié, jugé pompeux, il possède le caractère solennel et monumental qu’une certaine époque a obligatoirement attribué aux  institutions culturelles publiques, ces temples de l’art et du savoir. Mais plus le temps passe, plus les locaux dévolus au musée cantonal se montrent inadéquats.

Que dire, en effet, d’un bâtiment public où cohabitent des animaux empaillés, des livres et des cailloux scientifiquement répertoriés, parfois des poissons rouges vivants, un Parlement vaudois, des tableaux de Vallotton, des monnaies anciennes, des vestiges archéologiques et de grandes volées d’escaliers glissants: ceci ressemble à un inventaire à la Prévert. Ou alors à un cabinet de curiosités façon XVIIIe siècle! L’actuel Musée cantonal des beaux-arts, qui partage ses locaux avec plusieurs institutions aux exigences et vocations différentes, résulte de compromis historiques régulièrement reportés au cours des décennies. Cette situation, qui privilégie la durée à la satisfaction, les autorités vaudoises ont encore choisi de la prolonger lors des travaux de réaménagement et de modernisation récemment subis par le palais.

Art contemporain, terrain sensible

Etait-ce que, consciemment ou inconsciemment, le déménagement de l’institution paraissait, à terme, inéluctable? Aujourd’hui, le Musée cantonal qui, lui aussi, a fait l’objet d’améliorations, partage en alternance avec les autres musées, ses voisins, l’espace-poumon que représente le Musée Arlaud restauré. C’est avec cet outil indéfini, inconfortable, qui les prive de perspectives de développement et les empêchent de conduire une politique autrement qu’au jour le jour, que ses directeurs successifs accomplissent tant bien que mal leur travail. Ce qui n’a pas empêché d'y montrer de très belles expositions historiques, modernes et contemporaines; ce qui n’a pas empêché non plus l’institution de connaître des années de lustre. Notamment lorsque, sous la direction de René Berger, le public vaudois a été confronté aux travaux les plus avancés de l’avant-garde internationale des années 60.

Cependant, les années brillantes ne furent jamais que brèves et intermittentes. On peut certes en attribuer la cause aux déficiences de l’outil et à la médiocrité des moyens accordés. On peut aussi inverser le raisonnement. Le vingtième siècle, surtout dans sa seconde moitié, ne fut pas toujours un temps de disette. Alors, pourquoi toujours un musée «à la retirette»? Le premier facteur, d'ordre fortement culturel, venu du fond des âges, relève de la méfiance, voire de l’hostilité à l’égard de la représentation elle-même. Les Vaudois se montrent, certes, attachés aux témoignages de leur passé. A la fonction de leur musée comme abri d’un patrimoine. En revanche, ils manifestent très vite leurs réserves lorsqu’on aborde le terrain plus sensible de l’art contemporain, le monde présent exprimé par des œuvres qui explorent des langages nouveaux. A l’égard desquelles on a pu constater à différentes reprises des réactions agressives. On se souvient d'une certaine exposition Josef Beuys dans les années 80 ou une exposition Jeff Koons en ville de Lausanne dans les années 90. On sait aussi que les Galeries-pilotes ne déclenchèrent pas, en leur temps, l'enthousiasme populaire, bien au contraire.

Les fonds actuels

La création du Musée cantonal est due, en 1841, à l’initiative privée. L’enrichissement régulier de ses fonds aussi. Le bâtiment a été conçu et construit par des hommes du XIXe siècle. L’accès aux beaux-arts était alors réservé à une élite éduquée, peu nombreuse. Celle-là même qui pouvait acheter aux artistes et léguer ensuite leurs œuvres aux musées. C’est ainsi que se sont constitués les fonds qui ont permis la création d’une majorité de musées suisses importants. Expression de la libéralité bourgeoise, les collections qui forment le fonds du musée actuel proviennent en bonne partie d’une classe sociale dont la force économique, en Pays de Vaud, n’a jamais été équivalente à celle qu'elle a pu avoir – et garde encore – à Winterthour, Zurich ou Bâle, par exemple.

Le musée possède actuellement quelque 8200 objets dont plus de la moitié sont des œuvres sur papier. Dans ses fonds, on trouve des pièces qui embrassent toute l’histoire de l’art. Mais le fort des collections s’étend de la seconde moitié du XVIIIe siècle – une période plutôt prospère pour le canton – au post-impressionnisme. A relever également des œuvres cubistes et des pièces représentatives de l’abstraction vaudoise de qualité. Entre 1920 et 1980, le profil de la collection se spécifie et s’organise autour de quelques grands noms, en marge des avant-gardes. Des années 80 à nos jours, la relation à l’art vivant est rétablie par des acquisitions ponctuelles qui, bien que maintenant un accent sur l’art suisse, s’ouvrent aux grands courants de l’art international. L’art figuratif demeure quantitativement largement dominant. Domaines d’excellence du Musée cantonal: l’art suisse dans ses rapports avec la scène européenne, ainsi que cinq ensembles monographiques: le fonds Ducros, paysagiste néo-classique, le fonds Charles Gleyre, peintre d’histoire académique, le fonds Théophile-Alexandre Steinlen, illustrateur engagé, le fonds Félix Vallotton, inscrit dans le mouvement nabi, le fonds Louis Soutter, artiste en marge. Cinq ensembles très riches que le musée, faute de place, ne peut exposer en permanence mais doit montrer par roulement, avec de longs intervalles.

Un outil d'éducation visuelle

Quel rôle, quelles attentes placer dans un tel musée aujourd’hui? Magnifique instrument d’histoire, il est appelé à remplir comme tout musée cantonal, un rôle de conservation et de collection, ainsi que d’éducation. En l’absence d’un lieu spécifique et public consacré aux expressions contemporaines, une Kunsthalle lausannoise par exemple, il lui reviendrait aussi une fonction d’information et d’animation dans ce vaste domaine. Toutes ces tâches, il les remplit aujourd’hui de son mieux, dans les limites de ses possibilités et selon une politique d’alternance, une fois des maîtres vaudois, une fois du contemporain. Mais il devrait, en vérité pouvoir toutes les mener de front et les inscrire dans une perspective de longue haleine, ce que l’institution actuelle ne permet qu’au prix de grandes acrobaties.

L’initiation à la culture visuelle joue un rôle déterminant dans l’éducation du citoyen. Dans le monde où l’image est devenue la forme dominante prise par tout type d’information (politique, judiciaire, économique, médical, journalistique, etc.), l’alphabétisation visuelle est devenue une mission essentielle. Elle fait partie des missions assignées au musée. L'institution en projet doit donc devenir un lieu d’exposition de l’art, de mise en rapport de ce dernier avec le plus grand nombre, ainsi que, de manière tout à fait complémentaire, un centre de recherche scientifique dans le domaine de l’histoire de l’art. Maison où se conserve une mémoire, le musée sera aussi le lieu de sa transmission la plus libre et la plus large, par la scénographie et par le texte. Par l’animation muséale aussi et les échanges entre musées rendus enfin possibles grâce à un outil adapté.

Un outil adapté, certes. Mais répond-il à une demande? Il ne s'agit pas de renverser, de manière militante, les résistances souvent opposées à l’expression visuelle. La réalité s’en charge. Les jeunes Vaudois, de plus en plus urbains, même ceux des campagnes, sont devenus, par la force des choses, plus familiers des langages visuels que de l’écriture. L’image, qu’elle soit graphique, photographique, télévisuelle, "téléphonique", produite par le film ou la vidéo, ils l’abordent avec naturel et liberté, sans la dissocier, d’ailleurs, d’autres expressions. Par exemple l’expression verbale avec le rap ou le slang – qui ne sont autres que la chanson ou la poésie, par d’autres voies et moyens. Et la musique dans toutes ses formes actuelles. L’heure est à l’immense mélange de tout avec tout. Le «sampling», dit-on, en parler contemporain.

Soif d'images

Jusqu’il y a peu, il paraissait indispensable de savoir lire, écrire et, lorsqu’on poussait plus loin, d’être capable d’analyser les textes afin de développer un esprit critique, disait-on, selon une expression qui paraît aujourd’hui naïvement désuète. Comment ne pas juger indispensable et urgent d’offrir des outils permettant de lire et comprendre les signes de notre temps, le langage des images? Le public, en général, absorbe quotidiennement toutes les formes de l’art contemporain par l’information, la télévision, la publicité. Non seulement ces formes lui sont familières mais encore elles le séduisent. Et, simultanément, elles l’inquiètent. Comme l’écriture terrifie un analphabète. Résister à cet apprentissage, c’est prolonger le refus qui n’est que l’une des formes de la peur du changement, de la peur des autres, en vérité, plus profondément encore, de la peur de soi.

C’est, concernant plus précisément l’art contemporain, le refus de se reconnaître dans les miroirs que tendent les artistes d’aujourd’hui. Cette région a donné naissance à de magnifiques artistes, son Ecole cantonale d’art figure parmi les meilleures d’Europe, et l’éducation visuelle qui y est dispensée est particulièrement efficace, novatrice, brillante. Reste le cas du musée. Si les Vaudois entretiennent une relation ambivalente avec les images, on les voit aussi courir les musées d’Europe et du monde entier, plus souvent parfois qu’ils ne les fréquentent à domicile. Le phénomène n’est pas local, il concerne toutes les communautés, avancées ou non. S’il indique une soif d’images, il révèle des changements induits par la fin de l’ère industrielle et l’essor d’une société des services et de l’information. Dans ce nouveau contexte qui accorde aux loisirs un temps accru, la culture – que cela plaise ou non – figure parmi les activités économiques. Activités dont on constate l’essor, où les emplois se multiplient et qui ne sont pas sans effet sur la marche des affaires en général.

Un projet-phare pour la région

A propos des musées, on parle même de frénésie. Grands pourvoyeurs de commandes auprès d’architectes de renom, ils constituent pour ces derniers des terrains d’expérimentation et d’exploits sur lesquels ils rivalisent à qui mieux mieux. Pour le plus grand bien de l’innovation architecturale, il faut le souligner. Certaines de ces entreprises, pensées hâtivement, lancées par ambition démesurée, pour le prestige et dans l’espoir d’attirer les touristes, s’écrasent lamentablement. Ainsi le Guggenheim de Las Vegas a fermé ses portes. Celui de Bilbao connaît d'énormes difficultés en matière de maintenance et de programmation. La formule du musée clés en main, géré sous licence, s’épuise vite et, comme pour tout autre objet, la machine promotionnelle ne peut tourner à vide.

Cependant, l'exemple de Bilbao, fréquemment évoqué et à raison, doit faire réfléchir. Non pour s’extasier sur l’architecture de Frank Gehry ni sur sa pertinence, mais sur l’effet d’un musée sur le développement, le rajeunissement, la dynamique d’une ville. La grande fleur de titane de l’architecte américain représente ce que l’on appelle «un bon coup». Mais elle n’a pas poussé toute seule. Elle fait partie d’un projet culturel global, soigneusement pensé et planifié afin de favoriser le démarrage d’une ville industrielle, économiquement sinistrée. Le Musée Guggenheim de Bilbao n’est que l’aspect le plus voyant d’une revitalisation urbaine qui a bénéficié à toutes les institutions culturelles qui l’entourent, ainsi qu’à l’ensemble des activités locales. De même, pour les Vaudois, il ne s’agit pas d’ajouter à la pléthore de l'offre, ni de rechercher le prestige, encore moins de vouloir s’offrir un bâtiment dont ils pourraient se passer. Non seulement le nouveau musée répond, on l’a vu, à un besoin ancien devenu aigu aujourd’hui, mais encore il pourrait s’inscrire comme projet-phare dans une réflexion d’ensemble sur l’économie régionale.

En plus de sa nécessité éducative, un musée réussi quant à son architecture et riche quant à son contenu constitue un argument touristique supplémentaire dans une région qui vit largement de cette activité. On sait aussi que les entreprises du tertiaire, celles de la communication et des services cherchent à s’implanter dans des lieux favorisés en matière d’école, de transports internationaux, de culture, de sport et d’environnement. Sur tous ces aspects, la région lémanique possède tout ce qu’il faut pour développer ces atouts et les mettre en valeur.

Les collections futures

Mais avec quelles collections? Celles du musée actuel restent, somme toute, modestes. Quelles sont les perspectives futures? Ce sont elles qui ont mis le feu aux poudres et conféré à la création du nouveau musée un caractère d’urgence. En 1999, le palais de Rumine accueillait une exposition intitulée «Un musée pour demain» qui montrait un ensemble d’œuvres propriété de collectionneurs de la région. Or ces collectionneurs promettent de les offrir à la collectivité si le canton se décidait à les recevoir dans un nouveau musée. Deux ans plus tard, le Conseil d’Etat donnait son accord et le conseiller d’Etat Claude Ruey présentait un projet de musée implanté à Bellerive, dont la construction aurait été pour une partie, la plus petite, à charge de la collectivité et pour l’autre à celle de privés.

Une Fondation pour la création d’un nouveau Musée des beaux-arts s’est constituée pour récolter les fonds nécessaires et les engagements pris par des collectionneurs. De plus, la Fondation Leenaards s’est déclarée prête à accorder un don exceptionnel à l’appui du projet. Quant aux promesses de dons et de dépôts à long terme déjà enregistrés, ils permettent d’envisager un enrichissement considérable des collections en qualité et de quantité et se traduiraient par un accroissement de 1/7e (+ 14%) du fonds actuel. Par chance, les ensembles attendus comblent les faiblesses recensées en matière d’avant-gardes, d’abstraction et d’art international surtout après la deuxième guerre mondiale. Par chance encore, ils se complètent les uns les autres et augmenteraient la collection du nouveau musée du meilleur art d’aujourd’hui. De plus, disposant d’un bâtiment adéquat et d’une collection intéressante et importante, le nouveau Musée deviendrait enfin un lieu attrayant pour les donateurs et les artistes de renom.

Haute valeur symbolique

Cette conjonction favorable est aussi fragile. Les atermoiements et les menaces qui planent sur le projet de nouveau musée risquent de la compromettre. Ils s’inscrivent dans une belle continuité historique. Lors de la construction du palais de Rumine, les mêmes hésitations pour les mêmes raisons ont immensément ralenti les travaux. Manquaient alors la fermeté et la conviction pour le défendre. Font cruellement défaut aujourd'hui la capacité de formuler un projet culturel d’ensemble, dans lequel le musée figurerait en bonne place, un projet déterminé par une vision pour l’avenir. Au risque de laisser passer la chance de restaurer de manière intéressante un lien historique distendu et même, on l’a vu dans le cas d’Expo 02, plutôt en panne: le partenariat fructueux entre public et privé qui a marqué l’histoire des musées et, de manière générale, l’histoire suisse tout court.

Le site d’implantation choisi pour le nouveau musée alimente les batailles actuelles et ajoute à la fragilité du projet puisqu’il se prête de manière idéale aux attaques des intégristes de l’environnement. A vrai dire, s’agissant d’un bâtiment culturel à haute valeur symbolique, le musée aurait dû être construit en pleine ville. Après longues études et recherches, aucun terrain de dimension suffisante et de propriété publique ne s’étant trouvé disponible, la décision s'est portée sur un vaste espace résiduel au bord du lac, remblai datant de l'Exposition nationale de 1964, non aménagé et inexploité depuis.

Cette décision répond à une autre cohérence. Le nouveau musée, entouré d'un parc, prendra place dans le collier des institutions culturelles et sportives distribuées au bord de l‘eau, du Centre sportif de l’Université de Lausanne au Musée de l’Elysée et au Musée olympique, en passant par le Musée romain et le Théâtre de Vidy. De forme compacte, étudiée pour n'obstruer en aucun cas la vue, pourvu d'un restaurant surplombant le lac et d'une promenade qui favorisera la continuité des circulations tout le long de la rive, il ajoutera sans doute à la connotation loisirs, tourisme et prestige du site autant qu'aux activités culturelles déjà fortement présentes. Autant de raisons pour s'embarquer dans le le projet.